Nous sommes parties à la rencontre de Sami Daoud, un Kurde résidant à Rezé (44) qui nous a partagé son histoire autour d’un thé…

Canelle : Bonjour Sami, d’où venez-vous et quel âge avez-vous ?

Sami : Je viens du Rojava et j’ai 40 ans. Le Rojava, c’est une petite région en Syrie qui combat pour survivre. J’ai étudié à Damas et j’ai déménagé au Kurdistan irakien. Comme vous le savez, le Kurdistan est diffusé en quatre morceaux dans quatre pays différents. (Syrie, Turquie, Irak et Iran) Dans le Kurdistan irakien il y a un système différent, nous pouvons dire qu’il y a “plus de libertés” car c’est un système fédéral. J’ai travaillé là-bas pendant 12 ans, j’étais directeur d’un musée d’art contemporain. J’ai également travaillé comme galeriste, j’ai été auteur pour un magazine culturel ainsi que chercheur dans le domaine de la laïcité. Puis, j’ai décidé de changer ma vie et de venir ici. 

Canelle : Quelle était la situation de la Syrie avant que vous partiez là-bas ? 

Sami : J’ai quitté la Syrie avant la guerre. Je l’ai quitté car j’ai reçu une invitation pour travailler dans un journal à Bagdad. A cette époque, j’étais un peu naïf d’accepter ce travail car c’était la guerre. Mais pour moi, c’était l’aventure d’aller travailler dans des conditions très difficiles et risquées. Mais finalement, malgré mon envie de découvrir la raison de la guerre, les territoires entre Bagdad et le Kurdistan étaient occupés par des groupes terroristes. Je suis donc resté au Kurdistan (irakien).

J’ai quitté la Syrie car je n’arrivais pas à trouver ma place là-bas. J’étudiais le droit à l’université de Damas, j’ai choisi le droit car j’admirais Montesquieu. Mon rêve était de devenir “le nouveau Montesquieu”. Pour cela, j’ai essayé de lire beaucoup. Cela m’a permis de devenir le meilleur étudiant en droit de l’université. Mais le fait d’être Kurde et être le meilleur étudiant ce n’était pas possible en Syrie ou alors il fallait que je devienne membre du parti politique. Mais j’ai refusé.  

Canelle : Quel était ce parti ?

Sami : Il n’y a qu’un parti qui dirige la situation en Syrie depuis 1970, le parti BAAS. Refuser de devenir membre du parti nationaliste arabe, ça n’a pas été facile… Ils m’ont empêché de prendre ma place dans l’université alors que j’avais fini ma licence et mon master 1.

Canelle : Pouvez-vous nous parler de votre parcours académique ? 

Sami : Par la suite, j’ai changé de domaine, je me suis intéressé à l’épistémologie. Mon rêve, c’était d’ajouter une théorie à la “bibliothèque de l’humanité”. J’ai composé une théorie qui était un mélange entre la 2ème théorie de la thermodynamique de Carnot et la théorie de Darwin. J’ai demandé à la ministre de l’éducation d’accepter mon travail mais il y a beaucoup d’obstacles avant d’atteindre sa place au sein de l’université ou dans un autre établissement. J’ai donc gardé ma théorie pour moi-même. De plus, je travaillais à côté sur la théorie de l’art et j’ai trouvé très vite que c’était une théorie très faible. J’ai commencé à publier des articles sur l’art contemporain. Ce que j’écrivais n’était pas politique alors c’était plus facile de publier ces articles en Syrie. L’écriture artistique n’était pas une activité politique. J’étais en contact avec deux autres universités, celle de Téhéran et celle de Berlin. Elles ont accepté mon dossier et m’ont envoyé des invitations pour les rejoindre mais la guerre en Irak m’a paru une expérience plus attractive. 

Là-bas, sûrement dû au contexte de la guerre, il est très compliqué de comprendre le caractère des gens. C’est pour cela que je n’étais pas vraiment à l’aise. En tant que Kurde, c’était mon rêve d’aller au Kurdistan irakien car en Syrie nous ne pouvons pas nommer notre région. C’était un rêve qui s’est vite transformé en cauchemar. 

Canelle : En quelle année vous êtes-vous rendu en Irak? Pouvez-vous nous parler plus précisément de votre vie en Syrie ?

Sami : En 2003, la guerre commençait tout juste entre les Etats-Unis, la coalition internationale et Saddam Hussein. Je suis arrivé en 2005, en plein cœur de la guerre.

Ma façon de vivre avant cela, c’était d’observer la lumière, ça me plaisait beaucoup. Je ne parlais pas beaucoup, j’étais très silencieux. Dans mon quartier à Hassakah, c’était très minimal, il n’y avait pas beaucoup d’arbres et il n’y avait pas beaucoup de différences entre les formes des maisons. Mais cela sculpte ma personnalité. On observe beaucoup la lumière, on ne parle pas beaucoup, on écoute beaucoup de musique, on lit des poésies et on s’intéresse au cinéma. L’influence de tout cela nous rend plus fragile et plus sensible également. Et être sensible et fragile et choisir de travailler dans un environnement de guerre, c’est la pire décision car ce n’était pas un bon environnement pour moi. C’est pour cela que l’intégration dans la société du Kurdistan irakien a été difficile. Là, au Kurdistan irakien, les guerres se succédaient. Premièrement, la guerre entre les Kurdes et Saddam Hussein. Et puis la guerre civile entre les Kurdes eux-mêmes. Il y a plusieurs génocides, pas qu’un et il y a eu la division de la société. Là-bas, leur caractère était plutôt agressif.

Canelle : Quel métier exercez-vous aujourd’hui ?

Sami : Je suis écrivain. Je suis aussi chercheur, je publie des articles et des essais. Puis, je traduis également des poésies.

Canelle : Pourquoi avoir choisi la France pour votre nouveau départ ? 

Sami : C’est peut-être inconsciemment que je me suis orienté vers la France. Quand j’étais galeriste et quand j’ai travaillé en tant que directeur de musée, j’ai organisé plusieurs activités culturelles françaises au Kurdistan. C’est grâce à cela que j’avais des amis français avant de venir ici, c’est eux qui m’ont dit de venir ici. 

J’ai reçu des menaces de groupes terroristes, Daesh. On m’a appelé pour me dire qu’on me suivait, c’était très sérieux, très menaçant. J’ai un fils et c’est ma responsabilité de le protéger. J’ai décidé très vite de quitter le Kurdistan d’Irak. J’ai donc demandé de l’aide à mes amis français pour obtenir le visa. Après s’être procuré le visa, j’ai quitté le Kurdistan d’Irak. Avec mon fils, nous sommes là depuis 2018.

Chloé : Pourquoi d’après vous, ils vous menaçaient ? 

Sami : Il y a un tas de raisons. Mais je ne sais pas quelle est la raison principale. Peut-être parce que j’ai travaillé sur le sujet de la laïcité. Et la laïcité y est considérée comme une sorte d’athéisme. J’avais toujours des posts dans le domaine artistique mais mon deuxième travail, celui de chercheur devait poser problème. Je travaillais sur des questions sociopolitiques. 

Il y a peut-être autre chose aussi. J’ai publié des études sur la violence, sur la source de Daesh, d’où vient-elle, comment s’est-elle construite. J’ai publié en arabe et en anglais. C’est peut-être ça. Je crois que j’ai eu de la chance car j’ai reçu des menaces. Les menaces ce sont une alarme. Il y a des gens qui ont perdu la vie sans menaces. Ces menaces m’ont permis de changer mon adresse. La police spécialisée contre les terroristes m’a protégé. Elle m’a dit de changer mon adresse tous les deux mois. J’étais comme nomade. J’ai perdu ma maison, ma voiture…

Canelle : Est-ce que vous avez encore de la famille en Syrie ? 

Sami : Oui, il n’y a que moi qui ai quitté la Syrie. Malheureusement, ils sont tous là-bas. J’ai un frère qui habite depuis longtemps au centre de l’Arabie mais le reste de ma famille est au Rojava, ils sont résistants.

Canelle : Et avez-vous des nouvelles ? 

Sami : Malheureusement, oui.

Lydia : Est-ce que depuis que vous êtes en France, vous avez déjà eu envie de faire demi-tour ?

Sami : Non. C’est un cauchemar. Je vois beaucoup de gens quitter la Syrie et la guerre, ils ont le même cauchemar, c’est le cauchemar de retourner là-bas.

Lydia : Quelle est la première chose que vous avez faite quand vous êtes arrivés en France ?

Sami : La première chose… La première impression était que c’était difficile. Parce que j’étais directeur d’un grand musée et aussi directeur d’une grande fondation culturelle. Je viens d’une famille très modeste mais quand je travaillais, j’avais une bonne situation financière. Pour mon fils aussi, qui était dans une école privée et soudain tout ça a disparu. On devient quelqu’un d’autre. C’est très dur. C’est comme une gomme qui efface toute notre histoire. Le mot “réfugié”, c’est comme devenir n’importe qui. C’était très compliqué de communiquer dans cette situation. J’étais à Strasbourg mais une amie m’a proposé de venir ici à Nantes passé quelques jours et je me suis dit que je voulais rester ici. Très vite en fait, j’ai eu la chance car le quartier dans lequel j’ai emménagé en premier, c’était Trentemoult. L’ambiance sociale, c’était très chaleureux. C’est très beau, il y a des artistes… La première chose que j’ai faite en arrivant en France, on peut donc dire que c’est de m’être installé sur Nantes.

Lydia : Vous y avez déjà un peu répondu, mais qu’est-ce que ça fait de laisser des années de travail, de laisser votre galerie ?

Sami : Il faut accepter cela. Par exemple, j’avais mille films et il ne me reste que ça.

Il nous montre ce qu’il lui reste et nous pouvons les compter sur les doigts de la main.

Il faut être fort pour oublier, parce que oublier tout ça, ce n’est pas facile. C’est le plus grand challenge pour se “reraciner”.

Lydia : Tout à l’heure vous nous parliez de l’art, pouvez-vous nous en dire un peu plus ? 

Sami : Le projet de galerie au Kurdistan irakien était une proposition du poète kurde Sherko Bekas. Et j’ai accepté cette suggestion, car c’était un énorme défi de faire progresser l’art dans un environnement de guerre et un ordre historique conservateur. Mais j’ai affronté tout ça. Après quelques années, j’ai réussi à imposer ma façon d’exposer l’art. J’ai construit cette galerie et en parallèle, j’ai aussi fait un projet qui consistait à présenter un film chaque semaine. On a gardé ce système pendant 8 ans et on a présenté environ 500 films. On a aussi organisé des festivals de cinéma dont un festival de cinéma français.

Canelle : Si jamais vous avez l’opportunité de retravailler dans une galerie d’art en France, est-ce que vous aimeriez ? Ou en ouvrir une à Nantes ? 

Sami : Oui. J’aimerai bien. Pour l’instant je suis focalisée sur la langue. J’essaie de bien la maîtriser. 

Chloé : Nous allons maintenant vous parler des confinements, comme les avez-vous vécus ? Est-ce que cela a rendu votre insertion plus difficile en France ? 

Sami : Avant la Covid, j’étais à Trentemoult et on sortait plus dans ce quartier. Il y avait beaucoup de choses à partager, les maisons sont proches les unes des autres. 

Sami a déménagé entre-temps dans un appartement à Rezé près de l’UCO Nantes.

Quand j’ai emménagé ici, c’était plus compliqué pour communiquer avec les autres. Mais malgré ça, j’avais beaucoup de relations avec les voisins. Je pense que c’est grâce à Trentemoult, mais avant j’avais l’impression qu’il y avait une vitre entre mes pieds et la terre. Maintenant, je sens la terre. Puis, le confinement commence et je suis aujourd’hui toujours autant confiné. Pour quelqu’un comme moi, ce ne sont pas des conditions très difficiles, je suis toujours avec des livres, pdf maintenant (rire), de la musique, du thé, du café…

Chloé : Pour vous, est-ce que l’art a un rôle important dans la résistance ? 

Sami : A mon avis, c’est indispensable. Si on comprend l’art, on va trouver que c’est indispensable. Si on ne le comprend pas, c’est quelque chose de futile. L’art nous donne la sensibilité, le fait de sentir la musique, l’espace… C’est ce qui change notre caractère.  C’est pour ça que quand je suis arrivé en Kurdistan d’Irak, le problème était pour moi de réagir avec les autres. Ils ont besoin de gens agressifs, fermés. L’art construit l’inverse, accepte les différences, ressent le ressenti des autres. Il y avait un mur entre les deux différents caractères et l’art ne fonctionne pas dans leur caractère. 

Chloé : Quelle place à l’art au Rojava ?

Sami : La musique au Rojava est essentielle. Elle est très présente car la musique pour les Kurdes, c’est leur façon d’être. Nous avons un type de religion où la prière se fait par la musique. L’environnement au Rojava est donc très différent des alentours qui sont très conservateurs. Nous, on accepte les autres religions, les autres cultures et je crois que la musique a une grande influence sur notre esprit. Et à côté, il y a l’art plastique. On peut dire que la qualité est très haute mais maintenant, la majorité des bons artistes est partie et leur art est diffusé dans la diaspora.

Canelle : Nous trouvons cela important comme question parce que souvent, quand on parle  du Rojava on voit l’aspect résistance armée. On ne parle pas de la culture et de la résistance artistique et nous trouvons que ça manque beaucoup.

Sami : Exact, je suis d’accord avec vous. La musique, l’art plastique et la danse font partie du Rojava. Mais les médias ont un but différent en montrant ce qu’ils diffusent.

 

Nous tenons à remercier Sami Daoud pour le temps qu’ils nous a accordé et pour cet entretien très enrichissant. 

 

AMARA Lydia, CODEVELLE Canelle, DUCHESNE Chloé